Tuesday 3 April 2007
A Battle of Wits/Jeux d'esprit
By Thomas Podvin, Tuesday 3 April 2007 at 15:20 :: Features - Français - France - Interviews - Asian Cinema

Un gros poisson
Réalisé par Jacob Cheung (Cageman, 1992), le film a demandé cinq ans de préparation. Avec un budget impressionnant pour un film chinois (12,8 millions d’euros), A Battle of Wits est un pur défi logistique et créatif. Certaines scènes tournées en Mongolie Intérieure ont nécessité 1000 figurants, 400 techniciens, quatre caméras simultanées et des douzaines de chevaux. C’est aussi une première pour Jacob Cheung, plus habitué aux films contemporains et aux budgets largement plus modestes. Avant de passer à la réalisation Cheung partageait déjà à 18 ans les bancs des cours d’art dramatique de la TVB avec Andy Lau et Tony Leung Chiu-wai (excusez du peu). N’ayant jamais percé en tant qu’acteur et il réalise son premier film en 1984 (Lai Shi, China’s Last Eunuch), avant de réaliser, produire et écrire dans les grands studios de Hong Kong (Cinema City, Golden Harvest, UFO, etc.). Il s’est principalement illustré dans les comédies, les mélodrames et les films sociaux. Ici, Cheung aborde donc ce projet monstrueux en refusant tout compromis comme pour un de ses films intimistes. Il saisit l’occasion de porter à l’écran sa vision sur l’état du monde actuel. Avouez qu’un wu xia pian (film de chevalerie chinoise, un genre généralement issue de la littérature et caractérisé par un univers fantaisiste et clos) qui s’ouvre à la société contemporaine est plutôt rare.
Bon espoir
Avec un casting énorme, une équipe technique et des producteurs de Chine populaire (Huayi Brothers), Hong Kong (Sundream Motion Pictures), Corée (Boram Entertaiment) et du Japon (Comstock), ce wu xia pian réuni a lui seul une bonne partie de l’Asie. Le film n’était pas encore sorti que les professionnels impliqués se félicitaient déjà du travail accompli. Un des producteurs, Tsui Siu Ming le grand patron de la Sundream Motion Pictures, s’explique : « avec un bon scénario, une production bien planifiée, des décors superbes, des producteurs et techniciens expérimentés et des investisseurs compétents, nous avons confiance en ce film et son énorme potentiel ». Tsui et les investisseurs espèrent aussi que ce format de coproductions pourra garantir un recouvrement des coûts et permettre au marché de s’ouvrir d’avantage. Un autre investisseur, le japonais Satoru Iseki, ancien producteur de Ran et L'Empereur et l'assassin maintenant à la tête de Tara Contents Inc, partage cet enthousiasme : « j’espère vraiment qu’A Battle of Wits puisse asseoir la supériorité des films asiatiques en Asie ». Tsui Siu Ming se réjouit aussi car « sans A Battle of Wits, Warner Brothers n’aurait pas investit dans un tout nouveau projet, Howling Arrow de Sammo Hung », son petit dernier et aussi une grosse production pan asiatique.
Passage à l’Ouest
Avec les stars Andy Lau, Fang Bingbing, Choi Si-Won et Ahn Sung-Ki le succès du film est quasi assuré à travers l’Asie. Mais, peut-il marcher en Europe et en Amérique du Nord ? Jacob Cheung est, sur ce point, soit très pessimiste soit trop modeste : « ce film se passe dans l’ancienne Chine avec des acteurs chinois, je ne m’attends pas à un gros succès à l’Ouest. » En général les wu xia pians destinés à l’export comme Hero, Tigre et dragon ou Wu ji fonctionnent grâce à un exotisme affiché. Satoru explique que « les films d’arts martiaux qui marchent en Occident ont des couleurs chatoyantes et offrent une perspective exotique aux spectateurs occidentaux», ajoutant que « les films de Zhang Yimou en sont la parfaite représentation ». Heureusement, A Battle of Wits évite soigneusement ces écueils visuels et propose une adaptation réaliste et viscérale d’une histoire chinoise appréciée à travers toute l’Asie. Le tout est saupoudré d’une vision pessimiste sur l’héroïsme et la guerre.
Croisons les doigts pour que ce mélange convienne à tous les publics.
Interview Jacob Cheung -- La guerre des méninges
Dernier gros wu xia pian en date, A Battle of Wits, est une aventure qui rassemble une bonne partie de l’Asie. Non seulement le film est un blockbuster bourré de stars orientales, mais il pose aussi des questions très contemporaines. Jacob Cheung, le réalisateur hongkongais, s’explique.
Quelles étaient vos intentions lorsque vous avez acheté les droits pour l’adaptation cinématographique du manga « Bokko » ?

Avec cette réflexion sur la guerre et l’héroïsme, souhaitez-vous véhiculer un message politique ?
C’est l’idée principale du film. Le sujet fait directement référence à la situation actuelle dans le monde, entre les Etats-Unis et l’Iraq par exemple. C'est-à-dire une grande puissance utilise une excuse bidon pour attaquer un faible et petit pays. Dans le film, le peuple du petit état Liang se tourne vers le mohiste, qui n’aura recours qu’à la violence et la guerre. Mais est-il vraiment d’une grande aide ? C’est comme dans notre société moderne, si on résout les problèmes par la force, cela n’entraînera que plus de morts et de destructions. La véritable façon de résoudre un conflit est avec intelligence et des moyens non-violents. Nous devrions tenter l’impossible pour éviter toute guerre. De ce point de vue, je pense que les héros en temps de guerre n’existent pas.
La production réunit beaucoup de pays d’Asie. Parlez nous des difficultés que cela a entraîné.
En fait, il s’agissait plus de véritables défis. J’ai dû faire face aux investisseurs, techniciens et acteurs de quatre pays différents [Chine, Corée, Japon, Hong Kong]. Ce fut un travail fastidieux. Le problème principal fut bien évidemment la communication. Par exemple, notre cameraman japonais, Zensho Sakamoto, travaille suivant un système totalement différent de celui de Hong Kong. Pour lui faire comprendre mes désirs le plus précisément possible, j’ai dû faire des recherches. Pas seulement sur la façon d’opérer des caméramans japonais, mais aussi sur la personnalité de Zensho Sakamoto. Pour un cameraman hongkongais, il suffit de lui donner la position et l’angle de la camera et il fait le reste tout seul sans poser de questions. Pour un cameraman japonais, vous devez tout expliciter, ce qui demande énormément de temps pour chaque plan. Ce fut le même problème avec les acteurs. Même avec les acteurs de Chine continentale c’était un vrai challenge car leur système est totalement différent de celui de Hong Kong.
On raconte qu’après avoir lu le script Andy Lau a accepté le rôle immédiatement.
Andy Lau est dans le milieu du cinéma depuis environ 27 ans et lui et moi avons été camarades de classe sur les bancs de l’école d’acteurs de la TVB [télévision locale]. Il connaît ma façon de travailler. Il a demandé à lire le script avant notre réunion de production et sa première question fut : « Comment je serai coiffé ? » (Rire). Il fait très attention à son look. Je lui ai juste dit que je ne lui ferais pas porter de perruque ou de couvre chef. On ferait juste une coupe raz. Heureux, il a tout de suite dit oui au rôle !
Fang Bing Bing est une actrice très populaire en Chine et elle est en passe de devenir une nouvelle Ziyi Zhang. Comment s’est-elle impliquée ?
En fait, à l’origine il n’y avait pas de rôle féminin fort, car l’histoire était conçue d’abord avec des personnages masculins. Hors, pendant la dynastie dite de Zhan [à l’époque des Royaumes Combattants], les femmes et les hommes étaient égaux. Sur les champs de bataille, ils se battaient côte à côte. Dans le film, Fang Bing Bing joue un rôle fort, celui d’une cavalière. Il y a une scène très dure que nous avons tourné courant novembre 2005 dans la province de Hubei [Centre Est de la Chine] où il faisait très très froid. Fang était prisonnière d’une geôle qui se remplissait d’eau glacée. On ne pouvait ajouter d’eau chaude par crainte d’endommager la caméra avec la vapeur d’eau. Elle a dû rester dans l’eau avec une combinaison étanche. Fang est une belle femme et les medias chinois ont toujours plus porté leur attention sur sa vie privée qu’autre chose. Mais sur le tournage, je peux vous dire qu’elle était très dévouée et qu’elle a toujours fait de son mieux pour atteindre mes objectifs.
A Hong Kong on vous connaît pour votre intransigeance : vous évitez les compromis commerciaux. Qu’en est-il de A Battle of Wits ?
Je ne suis pas vraiment du type à transiger ou alors je n’aurai pas mis dix ans à finir ce film. Faire des compromis n’est pas une bonne solution. Avant de commencer le tournage, j’avais d’abord communiqué mes intentions aux divers investisseurs et donc les compromis ont été fait à ce moment. Par la suite, j’ai fait le film à ma façon. Il n’y a eu que deux compromis. Premièrement, j’ai accepté de livrer un final cut de 2 h. à 2 h. 10. En fait, il y avait tellement de choses à dire dans ce film que la durée initiale était de 3 heures. Deuxièmement, les investisseurs ne voulaient pas trop d’effets spéciaux numériques donc on a essayé de réduire au mieux leur utilisation.
Justement, ces dernières années, les films d’arts martiaux ont adopté les méthodes de production d’Hollywood avec énormément d’effets spéciaux numériques. Quel est votre point de vue sur ce phénomène ?
Dans A Battle of Wits, lorsque mille soldats sont tués par flèche, il faut nécessairement utiliser des effets numériques. Les flèches arrivent de toutes les directions. Sans effets spéciaux, c’est une scène impossible à réaliser. De nos jours, il s’agit d’un élément essentiel qu’un réalisateur doit utiliser, mais il ne doit pas laisser les effets numériques prendre le pas sur l’aspect général du film.
Il y a une utilisation trop évidente d’effets numériques dans Wu ji, la légende des cavaliers du vent ou même le Seigneur des Anneaux, alors que le spectateur ne les perçoit pas malgré leur abondance dans Il faut sauver le soldat Ryan. C’est ce que je veux que les spectateurs ressentent : un goût de réalité. Dans mon film, il y a 400 plans avec des effets numériques. J’ai inséré les effets à plusieurs niveaux. J’ai combiné plusieurs couches ensemble et ne suis pas parti de zéro en créant un univers numérique. C’était un processus très complexe. Par ailleurs, je ne voulais pas montrer des scènes dures comme dans Il faut sauver le soldat Ryan. Au Moyen Age il était très courant qu’un soldat se fasse coupé en deux. Je ne voulais pas montrer ce genre de spectacle aux enfants ou provoquer le dégoût. Je voulais faire comme pour les romans de wu xia avec lesquels les lecteurs se sentent réellement impliqués car ils mélangent leurs expériences personnelles avec le processus de lecture et établissent un lien avec le livre. Pour A Battle of Wits, je veux laisser libre court à l’imagination des spectateurs.
Propos recueillis par Thomas PODVIN.
Remerciements à Cherry XUE et Margaret YAU.
Cette article apparait en anglais dans that's Shanghai et that's PRD
(c) MAD ASIA
Rédacteur en chef: Julien Sévéon
Novembre-decembre 2006




















