THOMAS PODVIN’S FREELANCE WORK
Freelance writer - translator - Editor

Tuesday 20 December 2005

Le choix des armes: les sept épées de Tsui Hark

Il y a quelque chose de magique qui émane de Seven Swords (Qi Jian), et ce ne sont pas seulement les huit millions de yuans (soit environ six millions d’euros) que le film a engrangé lors des deux premières semaines d’exploitation en Chine populaire – malgré une terrible tempête sur la côte Est de la Chine qui aurait du inciter les gens à rester chez eux. Seven Swords prend sa source dans la tradition du wuxia (« chevalerie chinoise »), « la littérature wuxia est à la fois un art et une culture » comme l’explique le realisateur hongkongais Tsui Hark. « Ce sont des histoires imaginaires développées à partir de nos vies quotidiennes ; elles expriment l'esprit de justice, l'héroïsme et l'humanité ». Les romans de wuxia sont le fruit d'un héritage culturel profond et sont pour la plupart des histoires, se déroulant dans la Chine Ancienne, où les chevaliers évoluent dans le monde des arts martiaux, ou « Jiang Hu ». Le wuxia pian est le genre filmique dérivé de cette littérature fabuleuse (les films de kungfu appartiennent à cette catégorie). Dans ces histoires regorgeant d'action, les personnages pratiquent le kungfu et possèdent toutes sortes de pouvoirs magiques – comme se déplacer en volant sur la cime des arbres et réaliser des acrobaties qui feraient pâlir d'envie des Van Damme, Schwarzenegger et autres Stallones. Tigre et Dragon (Ang Lee, 2000) nous en avait déjà donné un aperçu. Une infinité de personnages, des intrigues croisées et complexes s'offrent au spectateur lorsque tout ce petit monde repose les pieds sur terre. La dernière production de celui que l'on appelle « le Spielberg hongkongais », Tsui Hark, tente de séduire le public chinois en lui offrant l'essence ultime du wuxia sur grand écran.

Né au Vietnam, Tsui Hark est dans le métier depuis plus de 25 ans. Il nous a livré quelques uns des meilleurs films de wuxia jamais réalisés en Chine continentale ou à Hong Kong. Formé aux méthodes hollywoodiennes de réalisation, il est toujours à la recherche de nouvelles idées qu'il expérimente afin d'explorer l'héritage culturel chinois et de l'exposer aux nouvelles générations de spectateurs.
Tsui Hark a débuté sa carrière à la fin des années 70 en réalisant la célèbre série télévisée de wuxia The Gold Dagger Romance, son premier tournage officiel, bien qu'il réalisait déjà à l'âge de 13 ans des films expérimentaux en 8 mm. En 1981, il rencontre la reconnaissance internationale avec Zu, Les Guerriers de la montagne magique, un récit d'arts martiaux défiant les lois de l'apesanteur. Malgré la première utilisation des techniques hollywoodiennes d'effets spéciaux (blue screen) dans un film hongkongais, Zu est un flop au box office local. Le film devient culte à travers le monde par l’intermédiaire de la VHS.
Depuis, avec plus de 60 films produits, dont 40 réalisés, Tsui a essayé de trouver le juste milieu entre expérimentation, ambition et succès commercial au sein de sa propre compagnie, la Film Workshop. Il a co-fondé la Film Workshop en 1984 avec sa femme Nansun Shi, une des productrices les plus respectées de Hong Kong. Dans ce laboratoire d'expérimentation cinématographique, ils se sont attachés à faire revivre toutes sortes de genres. « Nous pensons que l'héritage chinois a beaucoup à offrir » affirme Nansun. « Nous essayons de trouver les histoires qui pourraient avoir du succès à la fois sur le marché international et sur le marché local. »

Tsui a rendu hommage au folklore et à l'art chinois, non seulement en faisant revivre le film en costumes et le wuxia dans les années 1980 et 1990, mais aussi en franchissant de nouvelles limites. Les trilogies, A Chinese Ghost Story et Swordsman, le film The Lovers font partie de ses oeuvres les plus exceptionnelles et populaires. Ce qui montre qu'aussi iconoclaste, original et expérimental qu'il soit, ce réalisateur de 55 ans n'en a pas moins réussi à produire une série de succès commerciaux. Donc il ne s’agit nullement d’exagérer en affirmant que Tsui Hark a nourri l'industrie hongkongaise du film de 1986 à 1996 avec des idées novatrices, de nouvelles formules et genres filmiques. Les producteurs de Hong Kong ne s'y sont pas trompés, ils ont copié ses films et son style maintes fois. Ils ont inondé le marché avec près de 200 films par an en faisant de l'argent facile. D'un point de vue optimiste, ils ont aussi permis à de nouveaux réalisateurs et acteurs d'émerger et de transformer les modèles en genres populaires. Tous ces films étaient destinés au marché hongkongais ; Taiwan et la Corée faisant office de marchés secondaires. Or, aujourd'hui, il est devenu irréaliste, voire suicidaire, de faire recette en ne visant que le marché local.

Tsui Hark va découvrir cette dure réalité à ses dépends. Au milieu des années 1990, l'industrie du cinéma asiatique va mal, elle doit faire face à la crise financière qui sévit en Asie, à la montée en puissance du piratage, à la compétition des films hollywoodiens et de Chine continentale, et à l'exode de ses cerveaux vers l'occident. L'industrie cinématographique va alors décliner pendant presque dix ans. Il en est de même pour la production de la Film Workshop qui, de cinq films produits par an entre 1986 et 1994, passera à un film par an à partir de 1998.

Après un court séjour aux USA vers 1997 (séjour pendant lequel il va constater que la politique de studios hollywoodiens est trop restrictive à son goût), et plusieurs tentatives à Hong-Kong avec des fonds étrangers, Tsui Hark finit par produire en Chine quelques films discrets qui ne rencontrent pas de succès. Mais ils semblent être une tentative d'évaluation du marché local et des méthodes de production chinoises. A l'évidence cette expérience a certainement balisé le terrain pour son futur projet. « On ne devrait pas se limiter seulement à un certain lieu quand on fait des films, ce serait mieux d'aller dans divers endroits pour travailler, » a expliqué Tsui Hark pendant la conférence de presse de Seven Swords qui s’est tenue à Shanghai en juillet 2005. « Travailler de cette manière est mon rêve, et comme la majorité des spectateurs se trouve en Chine je dois essayer de donner le meilleur de moi-même».

Et c'est ce qu'il a fait. Le wuxia pian Seven Swords, est l’opportunité parfaite pour revenir sous les projecteurs, et renforcer sa renommée et sa bankabilité sur le marché chinois. Avec une intrigue simple - sept guerriers se réunissent afin de protéger un village contre un général démoniaque - mais beaucoup d'attention portée aux personnages et à la production, le film a concrétisé les projets très ambitieux de Tsui. Trois équipes, trois chorégraphes et trois directeurs de la photographie ont filmé, nuit et jour, onze personnages principaux afin d'achever cette co-production Chine/HongKong/Corée/Singapour de 15 millions d’euros.

A l'origine, une importante compagnie de télévision chinoise avait approché Tsui Hark en qualité de consultant créatif pour une série télévisée basée sur un classique de la littérature chinoise, le roman de Liang Yu-sheng, « Seven Swordsmen from Mountain Tian ». Connaissant l'ouvrage sur le bout des doigts et conscient de son potentiel cinématographique, Tsui a réussi à étendre sa collaboration à la production d’une série de longs métrages et séries télévisées qui seront tournées avec des équipes hongkongaises et un casting chinois. En effet, Tsui Hark et Nansun Shi, sa femme et partenaire, pensent qu'une coopération bilatérale est le meilleur moyen de réanimer le cinéma hongkongais. Nansun, productrice de Seven Sword, a évolué dans l'industrie du cinéma depuis trois décennies. Elle explique : «Nous sommes ceux qui pouvons sauver le cinéma de HongKong, si nous n'essayons pas, qui le fera ? ». Extrêmement motivé et enthousiasmé par le projet, Tsui abandonna la production d' Initial D , alors qu'il avait déjà commencé le travail de pré-production et repérage au Japon. Le film fut finalement réalisé par Andrew Lau et Alan Mak (Infernal Affairs), qui livrèrent un produit assez fade, calibré pour la pop idole taiwanaise Jay Chou.

"les films de kung fu deviennent de plus en plus abstraits... il était temps de ramener le genre à la réalité"


Seven Swords est aussi la tentative de Tsui de réconcilier le public chinois avec le monde des arts martiaux. Depuis Ang Lee et son Tigre et dragon, qui explosa sur tous les écrans en 2000, un grand nombre de wuxia pian esthétiques ont été réalisés afin de satisfaire aux goûts des spectateurs occidentaux. Le public chinois, un peu plus circumspect, a alors pensé que le vrai esprit du wuxia avait été trahi et affadi pour l’exportation. « Aujourd'hui les films de kung fu deviennent de plus en plus abstraits, si abstraits que j'ai senti qu'il était temps de ramener le genre à la réalité », explique Tsui Hark.

Avec Seven Swords, Tsui a trouvé un moyen d'expérimenter et de faire de l‘argent. Ironie du sort, il le fait à la manière hollywoodienne, à la Matrix avec ses produits dérivés. Seven Swords deviendra une série de long métrages, une série télévisée, des jeux vidéo et des BD. Les figurines Seven Swords ne sont pas loin derrière… Bien qu'une pléthore de personnages et de nombreuses sous-intrigues soient des caractéristiques du monde du wuxia pian, la complexité de l'histoire est ici autant à imputer au récit qu'à des raisons financières. Tsui explique : « les indices laissés dans ce premier film sont nécessaires et directement liés à la suite ». Ceci aide à comprendre pourquoi beaucoup de critiques et de spectateurs sont sortis perplexes de la projection du film. Pour lever la confusion, Tsui, tout comme Georges Lucas avec Star Wars, a écrit la bible de Seven Swords, détaillant le développement des personnages et le monde dans lequel ils évoluent. « La société est composée de nombreux êtres humains, il en est de même pour le Jiang Hu », dit-il. « Je veux juste rendre Seven Swords proche de la vie réelle et provoquer l‘émotion».

Seven Swords n'est pas parfait, mais c'est une réussite pour son créateur; le film lui a permis de retrouver une crédibilité financière. Suite à ce succès, Tsui cumule les nouveaux projets. Dans un futur proche, il produira un film co-financé par la France, The White Phoenix, et une comédie Kung Fu avec Stephen Chow (Crazy Kung Fu) en vedette. Il semblerait que Tsui Hark va continuer à jouer son rôle d'ambassadeur cinématographique de la culture chinoise pour de nombreuses années à venir.
Que la force soit avec lui.

Remerciements à Film Workshop / Mandarin Films / Mme Nansun Shi / M. Gu Ming.

Article publié en anglais dans that’s Shanghai magazine, Octobre 2005.
Version française publiée sur HKCinemagic.com, octobre 2005.
Photos Film Workshop /Mandarin Films /Beijing Ciwen Film /Boram Entertainment.
1728 mots.

Tuesday 6 December 2005

Everlasting Regret/Stanley Kwan/HK/China/2005

"When your city is no longer your city, history can turn the right man to the wrong choice." With its opening sentence, Everlasting Regret hooks the viewer and for the next 115 minutes never lets go. And what a history it is, though the quote is misleading. This is a woman's tale set in Shanghai over a 40 year period, a period of marvelous historical change. Hong-Kong singer/actress Sammi Cheng plays Wang Qiyao, in her best role to date, taking her from a young beauty-pageant winner in the glamorous 1940s to her days as a simple housewife and mother in the post-Mao area. Released in the Chinese mainland as To Live, To Love, the film is based on Wang Anyi's Changhen Ge, an influential, award-winning novel written in the 1990s. Both the movie and the book shine with nostalgia. In the film the city's past is wonderfully recreated by Hong-Kong director Stanley Kwan and production designer William Chang (in large part responsible for the beauty in films by Wong Kar-wai). Everlasting Regret is influenced by both Wong's In the Mood for Love and Zhang Yimou's To Live, but in the end it is a work that stands on its own, an exquisite and bitter tale of a woman, that like Shanghai itself, is like no other.
Shanghai Film Studios

(c) that's Shanghai Magazine
Chief editor: Steven Crane
December 2005 issue

You've come a long way, baby: Chinese cinerma blows out 100 candles

It's been 100 years since China's first film, The Battle of Dingjunshan, essentially a recording of a Chinese opera performance, appeared on the silver screen. In the decades since, the medium has had its share of difficult times, but there is much to celebrate. Tributes have been extensively organized in China and the rest of the world; the 62nd Venice International Film Festival, for instance, opened and closed with contemporary Chinese movies and featured a retrospective of classic Chinese films. And in October this year, the City University of New York organized an international symposium and a retrospective of more than 30 Chinese movies. Professor Ying Zhu, who teaches cinema studies in New York, coordinated the event. The Shanghai-born expatriate, author of Chinese Cinema during the Era of Reform, offered that's a short history of Chinese cinema.

that's: How would you describe the evolution of Chinese cinema?
Ying Zhu: Tumultuous, yet inspiring.

that's: What are the most important periods in Chinese film history?
YZ: Chinese films are divided into six generations. The first generation was the pioneers of Chinese cinema, such as Zhang Shichuan (Burning of the Red Lotus Temple, 1928) and Zheng Zhenqiu (Orphan Rescues Grandfather, 1923). The second generation includes 1930s/1940s left-wing filmmakers who cultivated a realist tradition blending Classical Hollywood with the tradition of Chinese performing arts (Wu Yonggang's Goddess, 1934). The third generation consists of both the second-generation disciples such as Xie Jin (Two Stage Sisters, 1964) and the self-taught left-wing filmmakers of the 1940s.
The fourth generation was the first generation of professional filmmakers, including Wu Yigong­ (My Memories of Old Beijing, 1983). They received formal film training in the late 1950s, early 1960s, under the socialist educational system. The fifth refers specifically to the 1982 graduating class of the Beijing Film Academy and includes Chen Kaige and Zhang Yimou; famous for making experimental art films in the early to mid-1980s, they challenged the socialist-realist tradition. Finally, the sixth generation is a group of internationally-known young filmmakers from urban centers who appeared during the post-Mao era (Jia Zhangke with Platform, 2000).

that's: How would you describe the Golden Age?
YZ:Historically, there were two 'Golden Ages', the pre-war 1930s and the post-war 1940s. In the pre-war phase, the emergence of the leftist Lianhua Company revived national cinema and successfully pushed for the industry's early institutional restructuring. Leftist films achieved an astonishing critical and popular success with many classic movies (Street Angel and Crossroads). The post-war phase (1946-9) witnessed an output of films of artistic quality and popular appeal despite ideological divisions (Long Live the Mistress and Crows and Sparrows).

that's: And more recently?
YZ:The arrival of Chinese cinema's Art Wave/New Wave in the early to mid-1980s is certainly a "Golden Age" with the Chinese fifth generation films creating critical splashes all over the world. From the mid-1980s until the early 2000s, the Chinese film industry entered a recession. Several factors contributed to this downturn, including privatization of film infrastructure and competition with cable TV, video and Hollywood films.
However in 2004, for the first time in decades, China produced more than 200 movies and the total industry revenue increased by 66 per cent to nearly USD 435 million. Domestic film production, distribution and exhibition fields benefiting from new government regulations have permitted private and overseas investment in the cash-starved industry. Most significantly, domestic Chinese film receipts exceeded those from foreign films for the first time since 1994. Feng Xiaogang's A World Without Thieves and Stephen Chow's Kung-Fu Hustle earned handsome profits. Despite relatively small film output and rampant piracy, Chinese cinema looks to be at the dawn of yet another Golden Age.

(c) that's Shanghai Magazine
Chief editor: Steven Crane
December 2005 issue