Tuesday 20 December 2005
Le choix des armes: les sept épées de Tsui Hark
By Thomas Podvin, Tuesday 20 December 2005 at 05:13 :: Essays - Français - HKCinemagic.com - China - Asian Cinema

Né au Vietnam, Tsui Hark est dans le métier depuis plus de 25 ans. Il nous a livré quelques uns des meilleurs films de wuxia jamais réalisés en Chine continentale ou à Hong Kong. Formé aux méthodes hollywoodiennes de réalisation, il est toujours à la recherche de nouvelles idées qu'il expérimente afin d'explorer l'héritage culturel chinois et de l'exposer aux nouvelles générations de spectateurs.
Tsui Hark a débuté sa carrière à la fin des années 70 en réalisant la célèbre série télévisée de wuxia The Gold Dagger Romance, son premier tournage officiel, bien qu'il réalisait déjà à l'âge de 13 ans des films expérimentaux en 8 mm. En 1981, il rencontre la reconnaissance internationale avec Zu, Les Guerriers de la montagne magique, un récit d'arts martiaux défiant les lois de l'apesanteur. Malgré la première utilisation des techniques hollywoodiennes d'effets spéciaux (blue screen) dans un film hongkongais, Zu est un flop au box office local. Le film devient culte à travers le monde par l’intermédiaire de la VHS.
Depuis, avec plus de 60 films produits, dont 40 réalisés, Tsui a essayé de trouver le juste milieu entre expérimentation, ambition et succès commercial au sein de sa propre compagnie, la Film Workshop. Il a co-fondé la Film Workshop en 1984 avec sa femme Nansun Shi, une des productrices les plus respectées de Hong Kong. Dans ce laboratoire d'expérimentation cinématographique, ils se sont attachés à faire revivre toutes sortes de genres. « Nous pensons que l'héritage chinois a beaucoup à offrir » affirme Nansun. « Nous essayons de trouver les histoires qui pourraient avoir du succès à la fois sur le marché international et sur le marché local. »
Tsui a rendu hommage au folklore et à l'art chinois, non seulement en faisant revivre le film en costumes et le wuxia dans les années 1980 et 1990, mais aussi en franchissant de nouvelles limites. Les trilogies, A Chinese Ghost Story et Swordsman, le film The Lovers font partie de ses oeuvres les plus exceptionnelles et populaires. Ce qui montre qu'aussi iconoclaste, original et expérimental qu'il soit, ce réalisateur de 55 ans n'en a pas moins réussi à produire une série de succès commerciaux. Donc il ne s’agit nullement d’exagérer en affirmant que Tsui Hark a nourri l'industrie hongkongaise du film de 1986 à 1996 avec des idées novatrices, de nouvelles formules et genres filmiques. Les producteurs de Hong Kong ne s'y sont pas trompés, ils ont copié ses films et son style maintes fois. Ils ont inondé le marché avec près de 200 films par an en faisant de l'argent facile. D'un point de vue optimiste, ils ont aussi permis à de nouveaux réalisateurs et acteurs d'émerger et de transformer les modèles en genres populaires. Tous ces films étaient destinés au marché hongkongais ; Taiwan et la Corée faisant office de marchés secondaires. Or, aujourd'hui, il est devenu irréaliste, voire suicidaire, de faire recette en ne visant que le marché local.
Tsui Hark va découvrir cette dure réalité à ses dépends. Au milieu des années 1990, l'industrie du cinéma asiatique va mal, elle doit faire face à la crise financière qui sévit en Asie, à la montée en puissance du piratage, à la compétition des films hollywoodiens et de Chine continentale, et à l'exode de ses cerveaux vers l'occident. L'industrie cinématographique va alors décliner pendant presque dix ans. Il en est de même pour la production de la Film Workshop qui, de cinq films produits par an entre 1986 et 1994, passera à un film par an à partir de 1998.
Après un court séjour aux USA vers 1997 (séjour pendant lequel il va constater que la politique de studios hollywoodiens est trop restrictive à son goût), et plusieurs tentatives à Hong-Kong avec des fonds étrangers, Tsui Hark finit par produire en Chine quelques films discrets qui ne rencontrent pas de succès. Mais ils semblent être une tentative d'évaluation du marché local et des méthodes de production chinoises. A l'évidence cette expérience a certainement balisé le terrain pour son futur projet. « On ne devrait pas se limiter seulement à un certain lieu quand on fait des films, ce serait mieux d'aller dans divers endroits pour travailler, » a expliqué Tsui Hark pendant la conférence de presse de Seven Swords qui s’est tenue à Shanghai en juillet 2005. « Travailler de cette manière est mon rêve, et comme la majorité des spectateurs se trouve en Chine je dois essayer de donner le meilleur de moi-même».
Et c'est ce qu'il a fait. Le wuxia pian Seven Swords, est l’opportunité parfaite pour revenir sous les projecteurs, et renforcer sa renommée et sa bankabilité sur le marché chinois. Avec une intrigue simple - sept guerriers se réunissent afin de protéger un village contre un général démoniaque - mais beaucoup d'attention portée aux personnages et à la production, le film a concrétisé les projets très ambitieux de Tsui. Trois équipes, trois chorégraphes et trois directeurs de la photographie ont filmé, nuit et jour, onze personnages principaux afin d'achever cette co-production Chine/HongKong/Corée/Singapour de 15 millions d’euros.

"les films de kung fu deviennent de plus en plus abstraits... il était temps de ramener le genre à la réalité"
Seven Swords est aussi la tentative de Tsui de réconcilier le public chinois avec le monde des arts martiaux. Depuis Ang Lee et son Tigre et dragon, qui explosa sur tous les écrans en 2000, un grand nombre de wuxia pian esthétiques ont été réalisés afin de satisfaire aux goûts des spectateurs occidentaux. Le public chinois, un peu plus circumspect, a alors pensé que le vrai esprit du wuxia avait été trahi et affadi pour l’exportation. « Aujourd'hui les films de kung fu deviennent de plus en plus abstraits, si abstraits que j'ai senti qu'il était temps de ramener le genre à la réalité », explique Tsui Hark.
Avec Seven Swords, Tsui a trouvé un moyen d'expérimenter et de faire de l‘argent. Ironie du sort, il le fait à la manière hollywoodienne, à la Matrix avec ses produits dérivés. Seven Swords deviendra une série de long métrages, une série télévisée, des jeux vidéo et des BD. Les figurines Seven Swords ne sont pas loin derrière… Bien qu'une pléthore de personnages et de nombreuses sous-intrigues soient des caractéristiques du monde du wuxia pian, la complexité de l'histoire est ici autant à imputer au récit qu'à des raisons financières. Tsui explique : « les indices laissés dans ce premier film sont nécessaires et directement liés à la suite ». Ceci aide à comprendre pourquoi beaucoup de critiques et de spectateurs sont sortis perplexes de la projection du film. Pour lever la confusion, Tsui, tout comme Georges Lucas avec Star Wars, a écrit la bible de Seven Swords, détaillant le développement des personnages et le monde dans lequel ils évoluent. « La société est composée de nombreux êtres humains, il en est de même pour le Jiang Hu », dit-il. « Je veux juste rendre Seven Swords proche de la vie réelle et provoquer l‘émotion».
Seven Swords n'est pas parfait, mais c'est une réussite pour son créateur; le film lui a permis de retrouver une crédibilité financière. Suite à ce succès, Tsui cumule les nouveaux projets. Dans un futur proche, il produira un film co-financé par la France, The White Phoenix, et une comédie Kung Fu avec Stephen Chow (Crazy Kung Fu) en vedette. Il semblerait que Tsui Hark va continuer à jouer son rôle d'ambassadeur cinématographique de la culture chinoise pour de nombreuses années à venir.
Que la force soit avec lui.
Remerciements à Film Workshop / Mandarin Films / Mme Nansun Shi / M. Gu Ming.
Article publié en anglais dans that’s Shanghai magazine, Octobre 2005.
Version française publiée sur HKCinemagic.com, octobre 2005.
Photos Film Workshop /Mandarin Films /Beijing Ciwen Film /Boram Entertainment.
1728 mots.




