Kung Fu traditionnel + humour de Chow + effets modernes + hommage au cinéma et à la culture chinoise = nouveau chef d’oeuvre du cinéma hongkongais.

Ce qui a fait la faiblesse de beaucoup de films asiatiques ces dernières années était la volonté de conquérir à tout prix les marchés internationaux avec une tendance à gommer son identité propre. Il en résultait des films pour la plupart chèrement produits, vites consommés, et au final fades et creux. Bénéficiant de moyens conséquents en provenance de Chine, de Hong Kong et des USA, et d’une excellente qualité de production, Kung Fu Hustle, la dernière réalisation du comique numéro 1 de HK, Stephen Chow, échappe à cette tendance. Même s'il a un vrai potentiel pour conquérir les marchés occidentaux, Kung Fu Hustle est avant tout un film de kung fu respectant la tradition du genre et qui de plus est accessible à tous. Hommage au cinéma de HK, il est une belle démonstration du meilleur qu'offre cette industrie : le kung fu, la kung Fu comedy et le « molaito ». Voyons dans quelles mesures Kung Fu Hustle engloble ces genres uniques et passionnants.

Le titre original du film annonce la couleur, « Gung Fu », ou Kung Fu en Mandarin, indique qu’il s’agira clairement d’un Kung Fu Pian, un film de Kung Fu. Comment pourrait-il en être autrement avec les maîtres du genre associés au film dans l’équipe technique ou le casting (Sammo Hung, Yuen Woo Ping, Yuen Wah, Tung Chi Hwa, Bruce Leung…) ? Et surtout la référence au genre, Bruce Lee, que Chow admire tant (son ombre plane sur chacun de ses films) et dont il endosse la défroque pour la confrontation finale. Même si Chow aime à dire dans ses interviews qu’il n’imite pas le Petit Dragon par respect et que son costume dans Kung Fu Hustle n’est qu’un habit traditionnel chinois il ressemble fortement à celui de Bruce Lee dans La Fureur de vaincre.

Les films appartenant au genre Kung Fu ont une trame identique : «le héros, vaincu ou humilié par son ennemi ou suite à la perte de son maître ou d’un être cher, apprend une nouvelle technique de combat qui lui permettra de se venger». SPOILERS- Ici, un jeune homme naïf (Chow donc) mais attiré par l’argent et le pouvoir tente de rejoindre un clan de gangsters violents et stupides, le clan des Haches qui sévit dans la région. Pour ce faire il doit éliminer par tous les moyens une bande de maîtres en arts martiaux récalcitrants. Toutes les tentatives sont vaines et notre ami est contraint de délivrer un maître surpuissant et incontrôlable. Chow se retrouve au sein d'une confrontation qui dépasse son entendement et y perd des plumes. Les talents martiaux du jeune benêt s'éveilleront finalement et il se tournera du coté de la vertu martiale et de la cause la plus juste. -FIN SPOILERS Le genre est donc ici respecté à la lettre.

Or donc, si les combats de kung fu sont légions, les gags ne manquent pas. Et ils inscrivent ainsi Kung Fu Hustle au sous-genre de la Kung Fu Comedy. Initiée dans les années 70 par Jackie Chan et Yuen Woo Ping et par Sammo Hung, ce sous-genre avait la caractéristique de contrebalancer les scènes d’action intenses par des gags, plus ou moins réussis, et permettant ainsi d’équilibrer le film entre climax violent et moments de détente. Si à l’époque les gags lourds étaient nombreux et prenaient parfois le pas sur l'action ou trop en décalage avec le ton du film, ici les gags issus du « mo Lai To », sont bien alternés avec les combats.

La comédie « mo lai to » (« n’importe quoi » littéralement), est le genre dans lequel excelle Chow et qui a fait sa réputation auprès du public asiatique très demandeur de ce type d’humour. Si pendant plus d’une décennie, Chow a officié dans le molaito, comprenez gags toutes les minutes et scénario au second plan, « on fait rire le public sur le moment », ici l’animal a su canaliser sa force créatrice et humoristique. Comme à son habitude, il ajoute donc sa marque de fabrique au film, son molaito traditionnel. Des gags scatologiques, des gueules pas possible, un humour décalé, des seconds rôles délirants, des situations cartoonesques (Tex Avery en serait fière) et un héros naïf mais au bon cœur, restent les éléments majeurs de ses films. Mais ici il n’y a pas d’accumulation de gags comme avant, ils s'intègrent dans la construction du récit. Les gags et les combats vont jouer alors un rôle essentiel dans la présentation et l’évolution des protagonistes et la progression du récit.

Les moments comiques sont d’ailleurs en parfait équilibre avec les scènes d’action et créent une atmosphère propre au film, pas excessif dans le n’importe quoi, mais pas extrêmement sérieuse non plus. Le métrage en devient réellement divertissant et surprenant, c'est une sorte de cartoon live ! Donc tout est possible et encore plus aujourd'hui avec les effets spéciaux numériques qui mettent cette folie en image. Chow ne se contente pas de nous resservir du vieux Kung Fu comedy et son moleitau d’antan. Il propose sa vision du genre en en rajeunissant la forme et en lissant les bords rugueux. Il a largement recours aux effets spéciaux. Des trucages proches de ceux de Shaolin Soccer pour amplifier les coups (une boule de feu se transforme en poing gigantesque), ou démontrer la force ou les intentions des combattants (un orage fantasmé évoque la méchanceté profonde d'un adversaire).

Par ailleurs, le métrage délivre un message positif et reste humaniste. Si les films de Bruce Lee montraient la force brute et la vengeance, parfois jusqu'à la folie (voir la névrose du héros de La Fureur de Vaincre), il n’y a pas de loi du talion ni de sadisme ici. La violence du film reste contenue. Certes il y a du sang, des coups portés et les effets de force de frappe sont impressionnants, mais le héros ne s’acharne pas, les méchants se massacrent entre eux ou vaincus, ils se repentent. Bref les vengeances sanglantes et froides ou autres tueries finales inutiles sont absentes.

Bien que le film s’ancre de par son genre et son traitement dans l’imaginaire chinois, il n'est pas imperméable. Chow maîtrise parfaitement son sujet et s’adresse à n’importe quel public. Les bons mots, les croyances et métaphores chinoises sont relativement simples à saisir. On y évoque par exemple la puissance de Bouddha comme force divine invulnérable. En fait le vrai talent de Chow est de ne pas proposer qu’une série de combats mais aussi une vision très personnel et poétique du kung fu ce qui donne lieu à des moments intenses. Ainsi les scènes d’action sont sublimées par des métaphores ou une vision traditionnelle et poétique des choses (une pluie de sabres, la métaphore de la transformation du jeune disciple en maître, de la chenille en papillon).

Kung Fu Hustle reste ancré dans un genre chinois très codifié, et le réalisateur ne perd pas de vue son projet. Si le film est grand public, il n’en reste pas moins très personnel et ambitieux. Il prouve que Chow, un des meilleurs acteurs de HK, peut aussi écrire, produire et réaliser avec rigueur un film chinois non édulcoré, et rencontrer un succès public international des plus mérités.

(c) HKCinemagic.com
Chief editor: Thomas Podvin
Published: 12/27/2004
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